Sur le devant de la scène avec son groupe Psy 4 De La Rime (également composé des rappeurs Soprano, Don Vincenzo et du DJ Sya Styles) depuis le début des années 90, Alonzo, Marseillais originaire des Comores, et résident du quartier du Plan d’Aou, aura attendu plus de dix ans avant de nous offrir son tout premier essai en solitaire, Les Temps Modernes.
Il reconnaît que« Même si ça peut paraître long pour ceux qui m’attendent, pour moi, c’est allé très vite » et explique sagement que là ou certains auraient capitalisé sur un succès acquis d’avance, il a joué la carte de la patience. Par respect pour son art et celui de son public : « L’envie de faire un album solo est venue tôt mais il fallait être prêt. J’y pense depuis 2007, après le second album de Psy 4. Le disque arrive au bon moment pour ma maturité artistique et mon expérience d’homme.» Les Temps Modernes est l’occasion d’affirmer son identité propre : « Même si on se connaît depuis l’enfance et qu’on arrive à se retrouver au sein du groupe, on a chacun des expériences et des visons de la vie différentes. »
Saisi par le virus de la musique comme beaucoup d’adolescents de son âge, Alonzo a trouvé sa véritable vocation à 12 ans mais n’a jamais lâché contrairement à beaucoup d’adolescents de son âge. Il rencontre Soprano, Vincenzo et Sya Styles. Le reste est inscrit dans l’ADN du rap français : le quatuor s’impose vite localement et deviendra le groupe rap marseillais majeur des années 2000.
Malgré trois disques d’or collectifs (en 2002, 2005 et 2008) dont un numéro 1 des ventes d’album en France (en 2008), le rappeur ne joue pas la sécurité sur ce premier essai qu’il a conçu comme un premier album. «J’ai travaillé 18 mois dessus. J’avais accumulé des thèmes pendant des années mais en démarrant le projet concrètement, je n’ai dû en garder que cinq ou six. Je me suis rendu compte que c’est à l’instinct que je fonctionnais le mieux.»
Ceux qui s’attendent donc à un nouveau disque de Psy 4 De La Rime, allégé de trois de ses membres en seront pour leurs frais : Les Temps Modernes est un premier album neuf et surprenant à plusieurs égards que nous offre Alonzo, qui révèle ici pleinement sa personnalité en 16 titres et une interlude de la figure tutélaire du rap marseillais, Akhenaton.
Entamé chez Sya Styles, l’ami et réalisateur du projet, le disque prend des options musicales tranchées, inédites et assumées pour Alonzo. Le disque est marqué par des guitares et des clins d’oeil à certains sons des années 80, ceux de l’enfance du Marseillais, né en 1982, qui rappelle avec franchise que « Dans les blocs, les aînés n’écoutaient pas LL Cool J ou Run- DMC mais Tracy Chapman, R.EM., Dire Straits… et ça se ressent dans mon disque. J’ai essayé de marier ça à un son et des thèmes actuels. »
Pour définir la tonalité musicale des Temps Modernes, Alonzo a puisé à la fois dans son enfance et
dans ses derniers projets et rencontres. En 2003, il crée le label TSE Music (Territoire Sous Embargo) avec des artistes comme Lygne 26, Sale Equipe ou récemment Ghost Dog. (que l’on retrouve particulièrement en vue sur cet album) L’entreprise lui permet de s’exprimer en solo, de faire des expériences musicales et donc de préciser un peu plus son univers. Et depuis 2006, il enchaîne les apparitions sur des projets extérieurs. « Je me suis rendu compte que j’étais aussi à l’aise que sur les sons, de Sya Styles, de Sopra ou les miens mais que ça me donnait une autre couleur. »
Pour son premier disque, Alonzo a donc appelé des compositeurs de Marseille, Paris, de Suisse, Canada, New York… On retrouve donc le très côté Spike Miller sur « Dramatik Music » (avec l’excellent rappeur de Boulogne-Billancourt, Salif), « Chacun son Vice » ou « Mon Père, c’est ma Mère » , le compositeur référence Yvan ainsi que quelques-uns de ses compatriotes sur « Urgence », « Guardia Civil » ou « Enorme » et quelques jeunes pousses de Marseille.
Et même si cette fois il s’est concentré sur la réalisation, Sya Styles signe tout de même un son et pas le moindre : « Je suis le quartier », premier single de l’album. Titre emblématique des Temps Modernes.
Ne comptez pas sur Alonzo pour inventer un concept fumeux pour masquer l’éventuelle vacuité des thèmes et des textes. L’idée majeure de cet album est simple, claire et en accord avec la définition du hip hop. Alonzo : « J’ai voulu parler du quartier et dédramatiser Pour moi dans un quartier, il y a plein de gens différents, c’est un lieu de vie avec du bien, du moins bien…, un lieu de multiplicité. J’ai voulu aborder le quartier sous toutes ses formes, dans toutes ses longueurs et rappeler qu’il ne faut pas avoir peur de ce mot. Tout le monde vit dans un quartier qu’il soit riche ou pauvre, c’est avant tout un endroit où l’on grandit ensemble, où les gens partagent le sel. »
Et dans chaque quartier, il y a des femmes et des hommes comme Alonzo. Des hommes fiers, aux expériences uniques, des hommes forts qui avouent leurs faiblesses.
« Il y a du positif et du négatif en moi comme dans tout le monde et j’avais envie de transmettre ça dans cet album : mes paradoxes. »
Cet Alonzo qui se lâche sur « Chacun son vice » est bien le même que ce père (ou ce fils) qui s’émeut sur « Mon père, c’est ma mère », un titre qui défend les femmes et les mère en évitant l’écueil du titre plaintif ou mélancolique. C’est également le même qui nous envoie un direct avec »Sexe, drogue & rap’n’roll », au refrain puissant et aux chaudes effluves reggae.
Alonzo ne se cache pas derrière la parure du « rap de bonhomme » : il n’a rien à prouver sur le terrain, ni dans le biz. Les Temps Modernes est le disque d’un homme. Un homme ancré dans la réalité de son époque et dont l’art se nourrit de réussites et d’échecs, des ses forces, de ses faiblesses.
On aura rarement vu tant de maîtrise sur un premier album de rap en France.
Combien sont-ils les rappeurs aguerris et dorés à montrer autant de fraîcheur et d’excitation à l’heure de la sortie d’un album ?
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